la mission comme conversation

ou

pourquoi un missionnaire s’intéresse-t-il aux contes

et aux proverbes ?

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Le P. Gérard MEYER, actuel Responsable de la Maison spiritaine de Saverne, a partagé de longues années de sa vie missionnaire spiritaine avec les peuples Malinkés, Badiarankés ou Bassari, au Sénégal et en Guinée.

Il a tissé des relations très fortes en humanité avec ces communautés et a recueilli d'innombrables et riches expressins de leur culture.

Il nous explique lui-même sa conception de la mission comme conversation...

On a peut-être trop dans nos têtes une certaine image du missionnaire qui s’en va vivre dans d’autres cultures pour y transmettre l’Evangile qu’il avait lui-même reçu. Après des années d’études et de préparation on se dit « Quand même, j’ai quelque chose à dire même si le meilleur de ce que j’ai à dire est la Bonne Nouvelle de Jésus. » J’étais parti avec cet enthousiasme mais peu à peu, à force de vivre avec les gens, j’ai découvert qu’eux-aussi avaient quelque chose à me dire. C’est banal parce que c’est le chemin de toute rencontre qui, pour être vraie, doit être un chemin de dialogue.

Quand vous êtes avec des gens qui n’ont pas encore entendu l’Evangile comme c’était le cas dans certains villages Malinkés, Badiarankés ou Bassari, au Sénégal et en Guinée, vous êtes bien obligés de faire un travail de traduction. En traduisant, j’ai saisi très vite que les mots n’étaient pas transposables d’une culture à une autre parce que les mots de la langue sont aussi des mots d’une culture et d’une certaine manière de voir le monde. Alors le missionnaire se fait traducteur et, pour faire cela de manière juste, il a l’impérieux devoir de connaître ce que vivent et expriment ses voisins qui l’accueillent.

C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’immense tradition orale de ces peuples qui, à travers des récits et des images transmettent leurs valeurs et leur vision du monde. C’était devenu une nécessite de me mettre à l’écoute et de savoir entendre ce que les gens avaient à me dire. Alors, la mission n’est plus à sens unique, elle se fait conversation, conversation où l’on partage ce qu’on a reçu, où l’on s’enrichit mutuellement de ce que la vie nous a donné ou, comme chrétien, du don immensurable d’une Parole appelée à être une bonne nouvelle pour tous.

C’est pour cette raison que j’ai publié un certain nombre d’ouvrages sur contes et proverbes et continue à le faire encore.

Voici quelques uns de mes ouvrages que vous pouvez acquérir chez l'éditeur :

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FDP - QUAND LES ANIMAUX  PARLENT.jpg

LES DEUX SOEURS

 

Voici ce qu'il y avait.

- Cela est, cela sera, c'est un conte!

 

Il y avait deux coépouses. Chacune d’elles avait une fille. Une des femmes mourut. Sa fille resta près de l'autre femme.

Un jour, cette dernière lui dit: « Pars, va puiser de l'eau dans la mare de Kaya! Si tu ne vas pas prendre de l'eau là-bas, tu ne boiras plus jamais d'eau. » Or, avant de mourir, la mère avait confié sa fille à un doundouki.

La fille alla sous cet arbre, elle chanta:

Hé doundouki, doundouki!

Ma mère m'a confiée à toi, mon père m'a confiée à toi.

Cette femme me dit d'aller à la mare de Kaya.

Il y a des lions près de la mare de Kaya,

il y a des hyènes et des panthères près de la mare de Kaya.

Le doundouki l'entendit. Il prit de l'eau et la donna à la fille. Celle-ci l'apporta à la maison, mais la femme jeta cette eau en disant: « Ce n'est pas l'eau de la mare, c'est l'eau du doundouki. » La fille s'en alla encore une fois sous cet arbre. Elle chanta:

Hé doundouki, doundouki!

Ma mère m'a confiée à toi, mon père m'a confiée à toi.

Cette femme me dit d'aller à la mare de Kaya.

Il y a des lions près de la mare de Kaya,

il y a des hyènes et des panthères près de la mare de Kaya.

L'arbre lui donna encore de l'eau ; elle l’apporta à sa marâtre qui alla jeter cette eau. Celle-ci alla couper le doundouki. Elle mit les branches en tas. La fille revint et chanta:

Hé doundouki, doundouki!

Ma mère m'a confiée à toi, mon père m'a confiée à toi.

Cette femme me dit d'aller à la mare de Kaya.

Il y a des lions près de la mare de Kaya,

il y a des hyènes et des panthères près de la mare de Kaya.

Les branches donnèrent de l'eau à la fille. La femme alla brûler alors ces branches. Il ne restait que des cendres. La fille revint et chanta:

Hé doundouki, doundouki!

Ma mère m'a confiée à toi, mon père m'a confiée à toi.

Cette femme me dit d'aller à la mare de Kaya.

Il y a des lions près de la mare de Kaya,

il y a des hyènes et des panthères près de la mare de Kaya.

Les cendres lui donnèrent de l'eau mais la femme jeta cette eau. Elle alla ramasser les cendres pour les éparpiller au vent. Il ne restait plus qu'une petite racine sous terre. La fille revint et chanta:

Hé doundouki, doundouki!

Ma mère m'a confiée à toi, mon père m'a confiée à toi.

Cette femme me dit d'aller à la mare de Kaya.

Il y a des lions près de la mare de Kaya,

il y a des hyènes et des panthères près de la mare de Kaya.

La petite racine l'entendit. Elle donna de l'eau à la fille. La femme chercha alors un outil pour creuser. Elle enleva cette racine et la jeta. La fille revint et chanta:

Hé doundouki, doundouki!

Ma mère m'a confiée à toi, mon père m'a confiée à toi.

Cette femme me dit d'aller à la mare de Kaya.

Il y a des lions près de la mare de Kaya,

il y a des hyènes et des panthères près de la mare de Kaya.

Il n'y eut aucune réponse. La fille chanta encore une fois. Il n'y eut aucune réponse. Elle se dit alors: « Maintenant, je m'en remets à Dieu. »

Elle se mit en route. Elle trouva des ignames qui se déterraient les unes les autres. Celles-ci lui demandèrent: « As-tu déjà vu une chose aussi étonnante? » Elle dit : « Oui, on voit cela chez nous! » Les ignames dirent : « Où vas-tu? » La fille répondit : «Je vais à la mare de Kaya. » Les ignames dirent : «Que Dieu te garde! »

Elle continua son chemin. Elle trouva des graines pilées qui se lavaient les unes les autres Celles-ci dirent: « As-tu déjà vu des choses aussi étonnantes? » Elle répondit : « J'ai déjà vu des choses plus étonnantes! » Elles demandèrent : « Où vas-tu? » Elle répondit : « Je vais à la mare de Kaya. » Elles lui dirent : « Que Dieu te garde! »

Elle continua son chemin. Elle rencontra des hyènes. Celles-ci lui demandèrent: « Où vas-tu? » Elle répondit : «Je vais à la mare de Kaya. » Elles lui dirent : «Que Dieu te garde! »

Elle continua son chemin. Elle rencontra des lions. Ceux-ci lui dirent: « Où vas-tu? » Elle répondit : «Je vais à la mare de Kaya. » Ils lui dirent : « Que Dieu te garde! »

Elle continua son chemin. Elle rencontra des panthères. Celles-ci lui demandèrent: « Où vas-tu? » Elle répondit : «Je vais à la mare de Kaya. » Elles lui dirent : «Que Dieu te garde! »

Elle arriva finalement devant la mare de Kaya. Elle y rencontra une femme-géniequi était en train d'étendre ses pagnes au bord de cette mare. Elle salua cette femme: « Es-tu en paix? » Celle-ci lui répondit : « En paix seulement! » Elle demanda : «Puis-je boire de cette eau? » La femme-génie répondit : « Bien sûr! » Elle but. Puis la femme-génie l'appela: « Viens me laver le dos. » Elle lui frotta le dos. Tous ses doigts se coupèrent. La femme lui demanda: « De mon dos ou du dos de ta mère, lequel est le plus doux? » Elle répondit : « C'est ton dos qui est le plus doux! » La femme lui lècha les doigts. Ils reprirent leur forme habituelle.

Puis elle dit à la fille de piler une seule graine. Celle-ci pila cette graine: le mortier fut rempli. Elle lui remit un os tout sec pour le faire cuire. La fille mit cet os sec dans la marmite: la marmite se remplit de viande. Elles mangèrent à satiété.

Le temps de se coucher arriva. La femme dit à la fille: « Prends cette aiguille! Quand mes enfants urineront sur toi pendant la nuit, il faudra les piquer. » Les enfants urinèrent sur elle toute la nuit, mais elle ne les piqua pas.

Le lendemain, la femme dit: « Ma fille, tu es fatiguée, rentre chez toi mais pénètre d'abord dans mon ventre: tu y prendras trois petites gourdes et deux grosses gourdes. » La fille entra dans le ventre de la femme et coupa ces gourdes. Celle-ci lui dit encore: « Quand tu seras proche du village, tu briseras ces gourdes, tu briseras d'abord les petites ensuite tu briseras les grosses. »

La fille partit. Elle arriva près du village. Elle brisa les petites gourdes. Il en sortit beaucoup de richesses: des captifs, des vaches, des chèvres, des poules. Elle brisa ensuite les grosses gourdes: des lions, des hyènes et des panthères en sortirent. Les gens tuèrent ces animaux. Elle envoya quelqu'un pour dire aux gens du village: « N'ayez pas peur, c'est celle qui était partie à la mare de Kaya qui est de retour. » Les gens lui donnèrent une maison avec un mur d'enceinte. C'est là-bas qu'elle alla s'installer.

Alors la marâtre dit à sa propre fille: « Toi aussi, pars, va chercher l'eau dans la mare de Kaya. » La fille se mit en route. Elle trouva des ignames qui se déterraient les unes les autres. Celles-ci lui demandèrent: « As-tu déjà vu une chose aussi étonnante? » Elle répondit : « Au nom de ma mère, je n'ai jamais vu cela! C'est la première fois que je vois cela! Que cela m'apporte davantage de paix! »

Elle continua son chemin. Elle trouva des graines pilées qui se lavaient les unes les autres. Celles-ci lui demandèrent: « As-tu déjà vu une chose aussi étonnante? » Elle répondit : « Au nom de ma mère, je n'ai jamais vu cela! C'est la première fois que je vois cela! Que cela m'apporte davantage de paix! »

Elle continua son chemin. Elle rencontra des hyènes. Celles-ci dirent: « Fille, où vas-tu? » Elle dit : « Je vais à la mare de Kaya mais en quoi est-ce que cela vous regarde? » Elles lui dirent : «Que Dieu ne te garde pas! »

Elle continua sa route. Elle rencontra des lions. Ceux-ci dirent: « Fille, où vas-tu? » Elle dit : « Je vais à la mare de Kaya mais en quoi est-ce que cela vous regarde? » Ils lui dirent : «Que Dieu ne te garde pas! »

Elle continua sa route. Elle rencontra des panthères. Celles-ci dirent: « Fille, où vas-tu? » Elle dit : « Je vais à la mare de Kaya mais en quoi cela vous concerne? » Elles lui dirent : «Que Dieu ne te garde pas! »

Elle continua son chemin. Elle arriva près de la mare de Kaya. Elle rencontra la femme-génie en train d'étendre des pagnes. Elle alla vers elle d'un pas rapide. Elle puisa de l'eau, elle la but. Elle lava ensuite ses ustensiles et fit sa toilette. Puis la femme-génie l'appela : « Viens me laver le dos ! » Elle lui frotta le dos. Ses doigts furent coupés. La femme lui demanda: « De mon dos ou du dos de ta mère, lequel est le plus doux? » Elle répondit : « Que Dieu fasse que le dos de ma mère ne soit pas ainsi, plein d'aiguilles, d'épines et de rasoirs! Regarde, mes doigts sont tout coupés! »  La femme lécha ses mains. Elles reprirent leur forme habituelle.

Elles entrèrent dans la maison. La femme-génie lui donna un grain de riz. Elle le pila: le mortier fut rempli. Elle dit: « Quand je vais rentrer, ma mère aura beaucoup de riz! » La femme lui donna encore un os sec. Elle le pila: le mortier fut rempli de viande. Elle dit: « Il y a beaucoup d'os sur le hangar de ma mère, je les prendrai pour les piler dans un mortier! »

Le temps de se coucher arriva. La femme lui donna une aiguille, elle dit: « Quand mes enfants urineront sur toi, il faudra les piquer! » Les enfants urinèrent sur elle. Elle les piqua avec son aiguille. Les enfants sortirent en pleine nuit, ils dirent: « Maman, il y a des choses qui nous piquent! » C'était ainsi jusqu'à l'aube.

Le matin, la femme dit à la fille: « Rentre chez toi mais pénètre d'abord dans mon ventre: tu y prendras trois petites gourdes et deux grosses gourdes. Quand tu seras proche du village, tu briseras d'abord les petites gourdes, tu briseras ensuite les grosses gourdes. » Pendant ce temps, sa mère étendait la farine pour le repas du soir car elle savait que sa fille allait bientôt revenir.

La fille se mit donc en route. Elle se dit: « Que Dieu apporte un malheur à cette femme-génie! Elle m'a dit de briser d'abord les petites gourdes mais moi, je briserai d'abord les grosses gourdes. » Elle brisa alors les grosses gourdes: des lions en sortirent. Ils dévorèrent la fille. Ils ne laissèrent que son pouce là-bas. Un épervier descendit soudain et ramassa ce pouce. Il s’envola et l’emporta. Il alla le laisser tomber dans la farine que la mère avait préparée au village. Il chanta:

Regardez le petit pouce apporté par l'épervier!

Regardez le petit pouce apporté par l'épervier!

On comprit alors que la fille était bien morte.

L'autre fille sortit du village, elle alla ramasser les trois petites gourdes. Elle les brisa: beaucoup de richesses en sortirent. Elle envoya quelqu'un dire aux villageois: « C'est celle qui était sortie du village qui revient, elle arrive avec toutes ses richesses. »

Ce conte saute d'ici, il s'accroche là-bas.

Aissata DIALLO, Diarendi.

Le conte des Deux sœurs est très connu. Dans cette version l'orpheline est injustement soumise à une épreuve par sa marâtre : aller chercher de l’eau dans une mare en brousse. Ses parents l’avaient confiée à un arbre que la marâtre va couper et détruire. Elle surmonte avec succès les différentes épreuves sur son chemin(rencontre de phénomènes étonnants et d’animaux sauvages). Elle accepte de frotter le dos de la vieille femme génie qu'elle rencontre au bord de la mare. Par la médiation de celle-ci, à cause aussi de son attitude de gentillesse, elle est gratifiée de richesses, de troupeaux et d’une maison.

La fille de la marâtre, quant à elle, suit un autre parcours : par jalousie et poussée par la mère, elle suit la trajectoire de l’orpheline pour se faire elle aussi des richesses. Mais elle n’a pas les réactions appropriées face aux épreuves, Du fait de ses mauvaises attitudes, la fille de la marâtre est dévorée par les animaux et un épervier emporte son doigt qu’il laisse tomber devant sa mère.

Deux parcours : l’un qui mène à la vie et l’autre à la mort. Deux attitudes opposées : maîtrise de soi et gentillesse, d’un côté, précipitation et arrogance, de l’autre côté. Ce sont sans doute deux aspects opposés mais complémentaires d’un même être humain. Nous sommes contraints de choisir entre les deux parcours et en assumer les conséquences. Un parcours initiatique ?

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