En fait, le virus, il tue quoi ???


J'ai trouvé un article très intéressant dans le journal LA CROIX. Une chronique de Alexis Jenni... Oui, en fait, comment il fait le virus pour nous user jusqu'à la corde ??? Jusqu'à ne plus être tout à fait dans notre peau d'humains ???


QU'EN PENSEZ-VOUS ?


Une lente érosion


A vingt heures, plus personne n’applaudit sur les balcons, c’est vrai qu’en cette saison il fait froid, à cette heure il y fait nuit, mais surtout personne n’en a plus l’idée. Personne n’y fait de la musique non plus, personne ne s’y interpelle, on ne joue plus. Dans un reportage sur le mal-être des confinés, je lis qu’un dentiste voit venir de plus en plus de gens souffrant de douleurs faciales. « Les gens serrent les dents, dit-il, et ça finit par faire mal. »

C’est que le monde s’érode, il y manque les détails qui lui donnaient vie, chacun de peu d’importance mais multipliés ils en faisaient la chair. Nous devenons secs, nous sommes réduits à l’os et aux muscles, c’est tout. Tenir et agir, on peut, mais plus de peau pour sentir.

J’ai fait cette étrange expérience d’une rencontre avec des lecteurs en vidéo. C’est-à-dire une heure dans ma chambre devant mon écran à parler à ma collection de timbres, qui parfois me répondait. C’est étrange au départ mais ça se fait bien, nous sommes infiniment adaptables, c’est notre superpouvoir, on peut vivre une rencontre avec personne de présent, et on peut quand même parler, s’enthousiasmer, répondre, on peut dire des choses, en entendre d’autres, l’heure se vit agréablement.

« Qu’est-ce que tu as fait ?

– Je parlais à ma collection de timbres.

– C’était bien ?

– Passionnant. Le 30 zlotys rouge de 1975 m’a posé une question passionnante. »

Et puis on rabat le capot du portable, et rien, on était assis dans la chambre face au mur, maintenant dans un grand silence, et les petits visages à qui l’on parlait ne sont plus qu’un souvenir. Ça se fait bien, et puis il manque quelque chose, il manque les bavardages, les mots échangés avec ceux qui restent, il manque l’inattendu, le banal et l’informel, il manque les liens faibles dont on pouvait croire qu’ils ne sont rien, mais ce sont eux qui nous font respirer et grandir. Tenir debout, ça se fait, mais je parle de vivre.

Dans son livre Le Geste de transmettre, la philosophe Nathalie Sarthou-Lajus a cette image du seuil : pour elle, les transmissions importantes et aux répercussions profondes, d’une génération à l’autre ou dans l’enseignement, ne se font pas toujours de façon explicite, de façon consciente et organisée, mais sur le seuil. Trois mots jetés avant de partir ont parfois plus de poids que toute l’heure de transmission explicite qui vient de s’écouler.

Dans notre monde réduit à l’os, c’est le seuil qui manque, l’interaction faible et hasardeuse qui donne de la vie à notre existence. Il y a une dizaine d’années flambait l’enthousiasme pour les Moocs, les cours ouverts en ligne dans lesquels on voyait l’avenir de l’éducation, une série de vidéos disponibles partout, à toute heure, qui permettraient une autoformation souple, à la demande. Ne voudriez-vous pas suivre un cours de physique quantique dans votre trajet du bus ? un cours de littérature du XVIIIe siècle au Burkina Faso ? un cours de biochimie à trois heures du matin quand tout le monde dort, parce que vous êtes au calme et parce que la journée vous êtes allé faire du vélo ?

Cet avenir radieux fascinait, et me procurait un certain malaise. C’est bien que ça existe… mais qui va visser les enfants six heures par jour devant leur écran ? me demandai-je. Et voilà, les cours sont là, et les étudiants crèvent de solitude et de perte de motivation, ils décrochent comme jamais, et à part quelques brillants sujets qui de toute façon n’ont besoin de personne, la majorité est à la peine, progresse affreusement mal, trop lentement, et rêve de retourner en cours.

Pourtant le savoir est disponible, à portée d’Internet, alors qu’est-ce qui manque ? Le seuil, le contact, l’ambiance, le cadre, tout ce dont on pensait pouvoir se passer et qui est la chair même de la relation éducative, celle qui donne une raison de poursuivre et le courage d’aller au bout. Le confinement est comme une érosion qui rabote le non-essentiel, et à force d’en être privé on perd l’essentiel. Étrange créature humaine qui a besoin de se rassembler, de se toucher, de bavarder sans but, de traîner ensemble pour exister. Mais c’est ça que le virus atteint, et c’est grave parce que c’est par là que passe notre humanité, notre intelligence, notre pensée.

Le virus nous use, nous réduit, il nous fait prendre du poids mort mais nous amaigrit psychiquement. Et à la fin nous consultons un dentiste pour d’étranges douleurs faciales dont on se demande d’où elles viennent. Pourtant, nous vivons presque normalement. Mais c’est ce presque qui nous ronge et petit à petit nous détruit.


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